Chère Béatrice,
Merci davoir répondu si vite à mon télégramme, mais je nai pas compris le sens de ton message. Jai bien conscience que ma question elle-même était assez obscure. « Qui est Hilda ? » te demandais-je. Ces mots ne se sont-ils pas perdus en route ? Les tiens nont-ils pas été déformés par les opératrices de Babel qui les ont répercutés de pays en pays ? Une erreur de transmission, cest la seule explication que je puisse donner à ton elliptique « Une femme ». Une femme ? Une énigme ? Cela, je lavais deviné. Mais quel genre de femme ? Doù venait-elle ? Que cherchait-elle ? Et quattendait-elle de moi, que je nai su lui offrir ? Cétaient ces renseignements dont javais besoin. Trop tard. Tant pis.
Maintenant quelle est repartie, maintenant que je me suis un peu remis de ses émotions, je veux te raconter tout ce quelle ma fait subir en deux mois. Promets-moi quà ton tour tu me diras comment tu las connue, et pourquoi tu me las envoyée.
Doù venait-elle? Cest la première question que lon se pose en la voyant, et cest encore celle qui me tourmente aujourdhui. Rien nest plus difficile à déterminer. Lorsquelle ma téléphoné, je nai dabord compris que quelques mots : « Sil vous plaît », quelle confondait avec « allô », ton prénom, quelle a répété plusieurs fois, et « aéroport Charles de Gaulle », quelle prononçait « Charlesse dé Gaouyé ». Elle venait donc de laéroport je devais me contenter de cette réponse et cétait là son seul pays. Je nai jamais su quelle était sa langue maternelle : elle mélangeait les syllabes, les mots, les expressions, émettait des sons que je nai entendus nulle part ailleurs, une drôle de musique, assez jolie, que jai pu réécouter plusieurs fois après son départ, grâce aux messages quelle avait laissés sur mon répondeur téléphonique je les ai effacés depuis, par mégarde ; du reste, ce quelle me disait était peu important : « Sil vous plaît, je vais bien, jai acheté du raisin, les commerçants sont très gentils, vive la France, jai photocopié mon diplôme. » Mais elle lexprimait dune manière si contournée, quil lui fallait une minute pour mapprendre quelle rentrerait vers dix heures. Je nai aucune vocation dethnographe et renonce à transcrire ce langage. Peut-être aurais-je dû montrer Hilda à un savant de la faculté. Son cas naurait pas manqué de mettre en émoi les autorités consulaires et psychiatriques. Elle déployait une force de réalité qui imposait comme une évidence, comme une nécessité, sa folie ou ses chimères. Oui, elle était bien réelle. Je ne lai tout de même pas inventée ni rêvée.
Je lui donnais une trentaine dannées : elle nen avouait que vingt-cinq. Elle semblait, par certains côtés par son audace, par sa capacité à paraître ne jamais seffrayer de linconnu , beaucoup plus mûre que moi. En même temps, la moindre de ses réactions, la moindre de ses réflexions trahissait une puérilité qui laissait penser que, quel que fût son âge véritable, ces années avaient été bien étrangement employées. Elle riait souvent, mais comme par réflexe, car elle navait pas un sens de lhumour très développé et prenait tout ce quon lui disait au pied de la lettre. Sans doute faut-il déceler dans ce comportement leffet dun décalage culturel. Elle était aux aguets, en lutte pour sa survie. Elle navait pas beaucoup dénergie à consacrer aux plaisirs de lintelligence et préférait se rassurer avec des certitudes, avec quelques notions éternelles telles que lamour de la France, le progrès de la science.
Lorsque je me fus accoutumé à son sabir, lorsque jeus pris lhabitude de supprimer trois mots parasites sur quatre quelle prononçait (il faut reconnaître aussi quelle assimilait très vite le français, quau bout de quinze jours elle le maniait assez correctement pour se faire comprendre de tous ceux de nos compatriotes qui ne témoignent pas trop dhostilité aux étrangers, et que, si elle était restée un mois de plus, elle aurait pu le parler couramment, sans pourtant rien perdre de son accent), lorsque je me fus enhardi au point doser linterroger sur ses origines et de demander à voir son passeport, elle éclata de rire, avec un air comique et apeuré, mais sans conviction, comme si elle jouait la frayeur, parla de la police, de quatre « frontières vertes », des douaniers au regard torve, du film dépouvante projeté dans lavion, des terroristes qui ne se lavaient jamais les pieds, de sa petite fille quelle avait laissée au pays. Et tout ce que jeus le droit de voir, la seule explication quelle me fournit, comme chaque fois que je me montrais trop curieux, ce fut une photographie de la gamine.
Tu ten es aperçue, je brûle les étapes : Hilda a semé la confusion dans mon esprit et jai le plus grand mal à ajuster ces souvenirs encore si colorés. Mais le déroulement de cette histoire ne ma pas semblé linéaire. Tous les épisodes en furent vécus dans le désordre, comme les scènes dun film tournées sans souci de la chronologie la fin avant le commencement, la mort de lhéroïne avant ses fiançailles avec le jeune premier. Javais souvent limpression de visionner des séquences déjà jouées, comme si, par sécurité, plusieurs prises dun même plan avaient été réalisées; janticipais aussi sur ce qui allait se produire, ou bien Hilda décidait, chemin faisant, de modifier le scénario. Maintenant, je nai pas le courage de procéder au montage. Des lambeaux de lumière sétirent, épars, sur mon bureau. Je les examinerai tels quils se présentent.
Cétait un dimanche matin de septembre. Je métais couché tard, après avoir beaucoup trop bu, après avoir défait le monde avec quelques amis. Quel but fixions-nous à nos existences ? La question nous semblait dépassée, ennuyeuse. Le salut, disions-nous, était dans la frivolité. Le salut était dans la damnation. Mais cela même, qui nous avait amusés un instant, nous parut bientôt vain. Nous étions inutiles à notre propre bonheur. Quand javais commencé à déclamer « La Chanson du mal-aimé », on mavait raccompagné en voiture jusquau seuil de mon appartement et on avait eu la bonté de maider à introduire la clef dans la serrure. Je ne tire aucune fierté de cet épisode et, si je le rapporte, cest pour indiquer dans quel état allait me surprendre le coup de téléphone dHilda.
La sonnerie me réveilla à sept heures. En temps normal, cest déjà bien tôt pour moi. Ce dimanche-là, jaurais dû accueillir ma correspondante avec des vociférations, mais le « sil vous plaît » que jentendis dans le récepteur menchanta tant par sa douceur que je balbutiai un « allô » repentant. Jétais désormais prêt à tout accepter, pourvu que ce fût bref. Hilda, car cétait elle, me dit tant bien que mal quelle avait eu mon numéro de téléphone grâce à Béatrice, quelle navait aucun point de chute à Paris, quelle était à laéroport « Charlesse dé Gaouyé », et aurais-je la bonté de lui enseigner ce quelle devait faire ? Aux questions que je lui posais, elle répondait par les mêmes paroles : Hilda, Béatrice, Charlesse dé Gaouyé, que faire ? Par amitié pour toi et désespérant de pouvoir expliquer à Hilda comment prendre le bus, le RER ou un taxi, je résolus daller la chercher à laéroport. Elle finit par comprendre quelle ne devait pas bouger, que je serais là dans une heure, que je ressemblais à ceci, à cela. Elle répliqua quelle saurait reconnaître, parmi cent mille personnes, un ami de Béatrice. (Quont-ils donc, tes amis, pour être aussi facilement repérables? Ont-ils lair particulièrement nigauds ou pigeons ?) Elle ne mentait pas : jétais à peine entré dans laérogare quune femme se jeta dans mes bras en criant « Hilda ! Hilda ! Hilda ! »
Tu avais déjà remarqué ce sourire perpétuel qui, avec sa chevelure toujours en bataille, est la marque de fabrique de notre amie. Sa petite fille, sur les photographies, a la même expression de contentement et de gourmandise, les mêmes mèches rebelles. Dans les pires heures de son séjour en France, Hilda tint à conserver cet optimisme qui lui allait si bien, mais dont elle faisait un si mauvais usage. Lui claquait-on la porte au nez ? Elle riait. La méprisait-on parce quelle demandait son chemin dans un français désarticulé ? Elle passait la main dans ses cheveux, dun geste brusque, et remerciait. Les nourrissons, dit-on, rient aux anges. Hilda, elle, devait sourire aux diablotins qui, partout, linduisaient en tentation : devant les pâtisseries où elle voulait goûter tous les gâteaux, devant les cinémas où chaque affiche était une menace de plaisir, devant les banques où dormait un or quelle convoitait plus que tout sans y tenir, dailleurs, car, dès quelle avait gagné quelque argent en faisant la baby-sitter, elle allait le changer contre des dollars quelle me confiait et quelle oubliait aussitôt.
À laéroport, ce sourire exprimait le soulagement dune attente anxieuse, la reconnaissance, et la satisfaction de constater que, oui, les amis de Béatrice se ressemblent tous : ils sont serviables, jeunes et hospitaliers. Car elle ne douta pas un instant que je lhébergerais jusquà ce quelle ait trouvé un appartement et du travail. Elle mavoua demblée quelle avait choisi lexil plutôt que lesclavage. Cette déclaration était la plus susceptible de mémouvoir (jimaginais je ne sais quoi, quelle fuyait une dictature, quelle avait à ses trousses une demi-douzaine de polices secrètes, quelle avait été torturée, quelle était la pasionaria dun mouvement de résistance clandestin, quelle serait un jour ministre de la famille ou de la réforme agraire dans son pays), et je lui proposais de venir sinstaller chez moi. Elle sexclama « Bravo ! » et me tendit son unique bagage, un énorme sac de marin qui pesait cent kilos et dans lequel, je le découvris ce soir-là, elle avait entassé des productions artisanales de « là-bas » poteries de terre cuite, statuettes de plomb, masques de plâtre colorié , qui étaient dun style indéfinissable, dun goût exécrable, et quelle offrit, les unes après les autres, aux Français quelle jugeait sympathiques la crémière parce quelle avait dans sa vitrine réfrigérée des fromages aux formes et aux teintes variées comme on nen trouvait pas « là-bas » ; un chauffeur de taxi qui lavait prise en charge à lÉtoile et qui lui raconta sa vie pendant trois tours du 8e arrondissement avant de la déposer place Charlesse dé Gaouyé où elle lui avait dit quelle devait se rendre ; la vieille dame qui jetait des miettes de pain aux pigeons dun square et qui, la chose est remarquable, parlait exactement le même français quHilda, avec de semblables pataquès et hiatus , des bibelots, mais point de vêtements, à lexception dune blouse blanche quelle neut pas loccasion dutiliser, et dune chemise de nuit en pilou orangé quelle enfilait dès quelle rentrait de ses expéditions, pour pouvoir laver son jean, son chemisier et son chandail qui séchaient pendant quelle dormait, accrochés au-dessus du radiateur de la chambre, et quelle repassait le lendemain matin sur la table de la cuisine, avant de les remettre pour la journée.
Elle transportait également quelques papiers : des photos de sa fille, bien sûr, un plan de Paris des années 50 qui lui valut quelques déconvenues, et, dans un cadre sculpté, un diplôme décerné par luniversité de je ne sais où, « la meilleure du pays », qui certifiait quHilda était médecin. Elle avait dailleurs, ultime trésor extirpé de son sac de marin, une trousse dont elle me montra le contenu avec orgueil : seringues, aiguilles, ampoules diverses, stéthoscope, tensiomètre, marteau à réflexes, spéculums, abaisse-langue. Je lui dis que mes parents, aussi, étaient médecins. Cette révélation lenthousiasma tant quelle me suggéra de leur téléphoner sur-le-champ pour les prévenir de larrivée sur le sol national dune nouvelle consur. Jeus à peine le temps de saluer ma mère quHilda semparait du combiné, formulait un compliment adressé, au-delà de son interlocutrice, à tout le corps médical français et à quelques grands promoteurs de lhygiène ou de la prophylaxie, quelle nomma, demandait si lon navait pas un exemplaire ancien du Vidal, le grand dictionnaire des spécialités pharmaceutiques, à lui céder, et où devait-elle sadresser pour obtenir un poste à lhôpital ? Après un moment de flottement, ma mère, habituée à subjuguer les esprits les plus dérangés, répondit avec lenteur, en articulant bien, comme si elle sadressait à un enfant ou à un sourd, et promit de poster sans tarder la dernière édition du Vidal, tandis que mon père, féru de législation, déclarait que le diplôme dHilda nétait pas reconnu dans notre pays et que, de toute façon, avant de songer à postuler un quelconque emploi, il eût fallu quelle se procurât des permis de séjour et de travail. Ces arguments, pourtant limpides, Hilda ne voulut jamais les entendre. Combien de fois, cependant, furent-ils opposés à sa détermination ? Mais ils nétaient pas de la même couleur que son rêve. Elle ne savait les distinguer dans cette nuit quelle avait tant désirée. La France était pour elle terre daccueil et de liberté. Elle était diplômée. Elle avait droit à plus dégards.
Pendant deux mois, elle lutta, aveugle, contre cette évidence : nul navait besoin delle. Que lui avait-on dit, « là-bas », qui lincite à traverser les océans, à franchir les tropiques et léquateur ? Béatrice, toi qui lui inculquas ses premiers rudiments de français, las-tu, dune manière ou dune autre, encouragée à entreprendre ce voyage ? Pourquoi navait-elle pas emmené sa fille avec elle ? Pourquoi lavait-elle laissée à la garde de ses parents ? Je lui posai ces questions, bien sûr. Je lui demandai ce que faisait le père de lenfant. Je mattendais à quelque crise de larmes (le père était mort) ou au silence (il lavait abandonnée, la déshonorant sans lépouser). Elle tendit la main gauche et montra son alliance. Elle était mariée. Son époux était policier, gendarme ou milicien. Il portait la moustache et un bel uniforme. On le respectait. Mais elle, médecin, était dans son pays moins quune mendiante. La meilleure université produisait des praticiens par milliers qui en étaient réduits à sinstaller, vêtus dune blouse blanche, assis derrière une table pliante, sur les trottoirs de la capitale, pour prendre la tension des passants en échange de quelques sous. Comment ne pas désirer sélever au-dessus de lhumiliation ? Comment ne pas rêver dun pays où régnait la Sécurité sociale ? Hilda avait cassé sa tirelire, vendu sa médaille de baptême et celle de sa fille, emprunté à ses parents, à ses amis, et elle était partie pour la France, Eldorado de la raison. Quand elle gagnerait décemment sa vie, quand elle aurait trouvé un logement assez spacieux, elle ferait venir enfant et mari. Voilà les raisons de lexil. Mais celles de lesclavage?
Dès le soir de son arrivée, elle me confia son viatique : 1000 dollars, en petites coupures, quelle avait peur de perdre, quelle minterdit de déposer à la banque, quelle me demanda de disséminer dans lappartement. Jamais elle ne toucha à ce magot, jamais elle ne sassura quil était toujours en ma possession. Jignore avec quel argent elle régla ses menues dépenses : une carte postale pour sa fille, un café à la terrasse dun bistrot, une livre de raisins (fruit dont elle raffolait parce quil était hors de prix « là-bas » et si bon marché « ici ») ou, luxe suprême, une course en taxi. Elle soffrit même une ou deux séances de cinéma (pour voir des dessins animés de Walt Disney) et minvita un soir dans un répugnant restaurant asiatique où tous les plats, même les desserts, étaient accompagnés de « sauce piquante » et de « riz gluant ».
Après sêtre reposée deux jours et avoir effacé les effets du décalage horaire, elle se lança dans la recherche dun emploi. Je laidais à rédiger plusieurs lettres quelle adressa au président de la République, à tous les ministres du gouvernement, au maire, au préfet, aux lauréats français du prix Nobel encore vivants, à quelques médecins célèbres. Elle passait ses journées dans les salles dattente des hôpitaux, espérant rencontrer un mandarin qui la prendrait sous sa protection, ou, à défaut, un interne ou une infirmière qui lui prodiguerait conseils et recommandations. Les fins de semaine, elle tournait en rond dans lappartement, mempêchait de travailler par ses précautions ostentatoires pour ne pas me déranger. Quand je reposais mon stylo en soupirant, elle exigeait que je la conduise à la Tour Eiffel, au Quartier latin, au centre Pompidou, ou, si le soleil brillait, à la campagne, au bord de la mer, en Suisse.
Cependant, elle ne cessait dêtre un motif détonnement et de gaieté. Ce nétaient pas seulement ses étranges manières la façon quelle avait de ne jamais me remercier pour mon hospitalité (je lui avais tout de même abandonné ma chambre, mon lit je dormais sur le canapé du bureau , et la salle de bains, où, pendant des heures, elle mettait en pratique les principes des grands hygiénistes, ses héros, et sémerveillait de voir leau tourbillonner « à lenvers » dans la bonde du lavabo) mais, au contraire, de me faire sentir sa présence comme un honneur , son désir quotidien de prendre ma tension, ses remontrances affectueuses sur mon mode de vie déréglé et malsain
Chaque soir, elle me contait ses aventures, dont le comique lui échappait. Ainsi, rue Montorgueil, elle avait aperçu deux « confrères » en blouse blanche qui se dirigeaient vers les Halles. Elle avait couru pour les rattraper, afin de leur demander dans quel hôpital ils travaillaient et sils navaient pas besoin daide. Arrivée à leur hauteur, elle avait vu le sang tachant leurs tabliers : cétaient des bouchers allant boire un ballon de rouge sur le coup de onze heures.
Si elle entendait la sirène dune ambulance, elle se précipitait à la fenêtre, louvrait et, se penchant en avant presque jusquà tomber, agitait son mouchoir, comme un drapeau de fête nationale, en criant : « Par ici ! Par ici ! » Rue Saint-Denis, elle avait sympathisé avec un vieil homme très courtois, très élégant, qui avait loué sa beauté « exotique » et lui avait proposé un emploi « artistique ». Elle lavait suivi au long dun couloir étroit, était entrée dans un local où deux jeunes femmes tristes se rhabillaient : elle avait alors compris que cet art était celui doffrir son corps dénudé au regard des hommes, et elle sétait enfuie.
Une autre fois, déplorant que je ne possède pas la télévision, qui lui eût permis, disait-elle, dapprendre le français beaucoup plus vite, elle conçut le projet den acheter une quelle revendrait, dans sept mois, quand elle repartirait, en réalisant un joli bénéfice. Elle navait pas songé que linflation, en France, natteignait pas les 370 % de « là-bas » et que lachat dun appareil électrique ne constituait pas, sous cette latitude, un placement judicieux.
Sur le moment, je naccordais aucune importance à la mention de ce départ prochain, quHilda évoquait pour la première fois. Peut-être sétait-elle un peu découragée. Peut-être avait-elle commis un lapsus. Navait-elle pas toujours clamé son intention de se fixer en France ? Pourtant, quelques jours plus tard, un nouvel indice me prouva quHilda ne me disait pas tout, quelle me mentait même sur lessentiel.
Ce soir-là, elle était rentrée tard. Pensant que je dormais déjà et soucieuse de ne pas méveiller, elle était restée dans la cuisine, y avait dîné dune grappe de raisin, et fait sa lessive. Puis elle était passée dans la chambre pour étendre son linge. Cest à ce moment que jallai me servir un verre de jus dorange. Je le bus en laissant errer mon regard sur quelques papiers étalés sur la table et que je croyais miens. Avant même de me rendre compte que jétais indiscret, javais eu le temps de lire le nom dun laboratoire danalyses biologiques, celui dHilda, les mots « toxoplasmose » et « dosage des bêta HCG ». Très ignare, malgré lhérédité, pour tout ce qui se rapporte aux sciences, je fus néanmoins alarmé par ce document. Mon père, consulté dès le lendemain, confirma mes soupçons. Cette feuille de résultats, les analyses pratiquées ne pouvaient signifier quune seule chose : Hilda était enceinte.
Stupeur, perplexité, inquiétude, joie et mélancolie. Sa grossesse nétait guère avancée : un ou deux mois, pas plus ; sous son chandail ou sa chemise de nuit, on devinait un ventre plat. Je supposais quelle avait appris la nouvelle récemment, que cela allait bouleverser ses plans, quelle mannoncerait bientôt son retour au bercail. Émerveillé par le mystère de cette nativité prochaine, respectueux de son intimité, je décidai de ne pas brusquer Hilda et de ne pas aborder moi-même ce sujet avant quelle y fît allusion. Mais, contrairement à mon attente, elle ne me dit rien et ne parut pas plus soucieuse quavant ma découverte, tandis que je devenais, avec elle, plus attentif, plus prévenant, comme si javais dû, pour la première fois de ma vie, protéger quelquun.
Désormais, je lui accordais tout : la Tour Eiffel (mais je lui interdis de monter au premier étage par lescalier et la forçai à emprunter lascenseur), le Quartier latin (mais un dimanche matin, quand la foule ne sy pressait pas) et, Dieu me pardonne, le centre Pompidou. Nous allâmes goûter des crêpes bretonnes en Normandie. Hilda déclara que le cidre était meilleur que le champagne, refusa dentendre les arguments que javançais pour étayer la thèse inverse, but un verre de calva et montra dévidents signes débriété. Nous observâmes les mouettes et le mouvement des bateaux sur le port de Honfleur. Locéan lui parut « bien petit » et seul lhorizon trouva grâce à ses yeux. Nous eûmes même le dessein de prendre un TGV jusquà Lausanne où Hilda eût pu vérifier si les Suisses méritaient leur réputation ou, tout au moins, lidée quelle sen faisait et quelle ne précisait guère. Ce projet ne se réalisa pas, car elle avait enfin trouvé du travail chez une centenaire du 16e arrondissement. Dame de compagnie, garde-malade et femme de ménage, elle serait nourrie, logée dans une chambre de bonne, sous-payée au noir. Elle me lapprit un soir de novembre. Je boudai quand elle rangea photographies, diplômes, chemise de nuit dans son sac de marin. Puis je fus triste. Puis je mhabituai.
Elle vint me voir au bout dune semaine, profitant de son jour de congé, toujours souriante, mais semblant épuisée, les yeux cernés, et pouvant à peine se tenir debout. Elle portait, pour la première fois, une robe assez ample, et, quand je lui demandai la raison de cet accoutrement, elle répondit que la vieille naimait pas les femmes en pantalon. Elle me raconta ses journées : Cendrillon et Cosette réunies nauraient pu en voir la fin. Entre les courses, le ménage, les soins à donner à la vieille, le linge à lessiver, à repriser, à repasser, les parquets à frotter, les vitres à laver, les bronzes à astiquer, les casseroles à récurer, les chiens à promener, les repas à préparer, elle navait pas le temps de penser à elle-même. Pourtant, son visa touristique arriverait bientôt à expiration, et il aurait fallu quelle se préoccupât den obtenir une prolongation. Cela lui paraissait une épreuve insurmontable. Pourquoi ne pas partir pour dautres cieux? Elle songeait que, peut-être, la Belgique serait plus accueillante, ou lEspagne, ou le Portugal. Elle ne disait plus « en France » mais « dans ton pays ».
Non contente daccabler son employée de tâches dégradantes, la vieille était méchante et, malgré ses cent ans, trouvait le moyen de martyriser Hilda, laccusant dêtre sale, paresseuse, négligente, de dérober des pièces dargenterie ou dintroduire, la nuit, des hommes dans la maison, pour « faire la noce ». Ce dernier point, seul, scandalisait Hilda, qui acceptait tout le reste avec amusement. « Si ce nétait que pour moi, je men moquerais, dit-elle. Mais le bébé
» Et elle se mordit la lèvre, sapercevant quelle avait trop parlé. « Le bébé, répliquai-je, quand doit-il naître? » Elle ne fut pas surprise de me voir au courant de ce quelle avait cru cacher si bien, mais elle répondit à côté, par une protestation vertueuse : « Cest lenfant de mon mari ! »
Elle ne pleura pas et son sourire perpétuel était exaspérant. Etait-ce de la désinvolture ou du stoïcisme ? Elle me supplia, sur un ton mélodramatique, comme si tout cela nétait quune bonne plaisanterie, de ne jamais parler de ce bébé à âme qui vive ; elle précisa, jen suis désolé pour toi et pour moi, qui trahis ici son secret -, « pas même à Béatrice ». Puis elle se confessa : elle nétait pas venue en France pour travailler, mais pour attendre la naissance du bébé. Son mari, un homme fruste, violent, dont la réputation de fonctionnaire corruptible à merci avait franchi les quatre « frontières vertes », qui navait jamais tenu sa fille dans ses bras, qui jouait et perdait aux cartes tout largent du ménage, qui choisissait ses maîtresses parmi les prostituées les moins propres et les plus édentées de la capitale, ne devait pas savoir quHilda était enceinte. Quelques jours avant son départ pour Paris, elle avait quitté le domicile conjugal et demandé le divorce. Lépoux en avait accepté le principe. Mais serait-il aussi docile sil apprenait quelle serait bientôt mère pour la seconde fois ? Et quadviendrait-il si ce nouvel enfant était un mâle, un héritier ? Après laccouchement, une fois le divorce obtenu, elle retournerait « là-bas », reprendrait ses études, deviendrait spécialiste de gynécologie ou de pneumologie. Son enfant aurait la double nationalité. Il serait en France comme chez lui. On le fêterait partout où il irait.
Elle détourna la tête. Je vis que son sourire, son beau et perpétuel sourire, allait se dénouer, comme une intrigue. Cest en lui que résidait toute la force dHilda. Sans lui, elle se briserait.
Je lui suggérai dabandonner ce travail éreintant, dangereux pour elle et pour le bébé, de revenir sinstaller chez moi, où elle serait traitée comme une reine, où elle pourrait, si elle le désirait, passer ses journées devant la télévision que jirais acheter dès le lendemain, un modèle avec télécommande, écran géant, son stéréo. Je lui souris. Je lui pris la main. Elle se leva. Elle mavait déjà causé assez dennuis comme ça. Non. Merci. Au revoir.
Quinze jours plus tard cétait hier , je reçus un appel téléphonique de la centenaire, qui me sommait de lui dire où se cachait Hilda et maccusait dêtre son « complice ». Une semaine auparavant, la jeune femme sétait volatilisée, emportant danciens et précieux bijoux de famille, des chandeliers en or datant du XVIIIe siècle et des linceuls aux armes des Bourbons. Le commissariat avait été prévenu, le signalement dHilda communiqué à la police de lair et des frontières. Vivre jusquà cet âge pour voir cela ! Qui, désormais, lui préparerait son tapioca ? Ces étrangers, qui ne se lavaient jamais, qui ne parlaient même pas notre langue, il fallait leur couper la tête. Je raccrochais au nez de la vieille, en lui souhaitant de ne plus souffrir trop longtemps.
Béatrice, je ne sais pourquoi, il me semble que tu reverras bientôt Hilda. Dis-lui, sil te plaît, que je laimais, et que jai gardé ses 1000 dollars. Je trouverai bien un moyen de les lui faire parvenir avant lété lhiver dans ton hémisphère. Jen découvre partout. Une liasse était cachée dans un emballage de « Miss Dior », une jolie boîte de carton avec impressions pied-de-poule. Une autre était enroulée à lintérieur dun pot de céramique, cadeau dHilda, hideux spécimen de lartisanat touristique pré-colombien, pré-chrétien, pré-néanderthalien, que jai brisé cétait pure maladresse en époussetant mes étagères. Quelques billets sont tombés des pages du Vidal ce dictionnaire quelle consultait si souvent avec un tel air de concupiscence que jai toujours douté quelle comprenne bien la signification de ce quelle y lisait. Il faudra dailleurs que je me débarrasse de ce livre : je ne suis jamais malade, il finirait par me porter malheur.