Hilda et les mensonges (nouvelle)

 

Cette nouvelle, publiée à l'automne 1989 dans le numéro 25-26 de Nota bene, revue de littérature internationale, est la première version du roman. Elle a figuré, pendant longtemps, à la fin de la première partie du roman.

 

  

Hilda et les mensonges (nouvelle)

Chère Béatrice,

Merci d’avoir répondu si vite à mon télégramme, mais je n’ai pas compris le sens de ton message. J’ai bien conscience que ma question elle-même était assez obscure. « Qui est Hilda ? » te demandais-je. Ces mots ne se sont-ils pas perdus en route ? Les tiens n’ont-ils pas été déformés par les opératrices de Babel qui les ont répercutés de pays en pays ? Une erreur de transmission, c’est la seule explication que je puisse donner à ton elliptique « Une femme ». Une femme ? Une énigme ? Cela, je l’avais deviné. Mais quel genre de femme ? D’où venait-elle ? Que cherchait-elle ? Et qu’attendait-elle de moi, que je n’ai su lui offrir ? C’étaient ces renseignements dont j’avais besoin. Trop tard. Tant pis.
Maintenant qu’elle est repartie, maintenant que je me suis un peu remis de ses émotions, je veux te raconter tout ce qu’elle m’a fait subir en deux mois. Promets-moi qu’à ton tour tu me diras comment tu l’as connue, et pourquoi tu me l’as envoyée.
D’où venait-elle? C’est la première question que l’on se pose en la voyant, et c’est encore celle qui me tourmente aujourd’hui. Rien n’est plus difficile à déterminer. Lorsqu’elle m’a téléphoné, je n’ai d’abord compris que quelques mots : « S’il vous plaît », qu’elle confondait avec « allô », ton prénom, qu’elle a répété plusieurs fois, et « aéroport Charles de Gaulle », qu’elle prononçait « Charlesse dé Gaouyé ». Elle venait donc de l’aéroport — je devais me contenter de cette réponse — et c’était là son seul pays. Je n’ai jamais su quelle était sa langue maternelle : elle mélangeait les syllabes, les mots, les expressions, émettait des sons que je n’ai entendus nulle part ailleurs, une drôle de musique, assez jolie, que j’ai pu réécouter plusieurs fois après son départ, grâce aux messages qu’elle avait laissés sur mon répondeur téléphonique — je les ai effacés depuis, par mégarde ; du reste, ce qu’elle me disait était peu important : « S’il vous plaît, je vais bien, j’ai acheté du raisin, les commerçants sont très gentils, vive la France, j’ai photocopié mon diplôme. » Mais elle l’exprimait d’une manière si contournée, qu’il lui fallait une minute pour m’apprendre qu’elle rentrerait vers dix heures. Je n’ai aucune vocation d’ethnographe et renonce à transcrire ce langage. Peut-être aurais-je dû montrer Hilda à un savant de la faculté. Son cas n’aurait pas manqué de mettre en émoi les autorités consulaires et psychiatriques. Elle déployait une force de réalité qui imposait comme une évidence, comme une nécessité, sa folie ou ses chimères. Oui, elle était bien réelle. Je ne l’ai tout de même pas inventée ni rêvée.
Je lui donnais une trentaine d’années : elle n’en avouait que vingt-cinq. Elle semblait, par certains côtés — par son audace, par sa capacité à paraître ne jamais s’effrayer de l’inconnu —, beaucoup plus mûre que moi. En même temps, la moindre de ses réactions, la moindre de ses réflexions trahissait une puérilité qui laissait penser que, quel que fût son âge véritable, ces années avaient été bien étrangement employées. Elle riait souvent, mais comme par réflexe, car elle n’avait pas un sens de l’humour très développé et prenait tout ce qu’on lui disait au pied de la lettre. Sans doute faut-il déceler dans ce comportement l’effet d’un décalage culturel. Elle était aux aguets, en lutte pour sa survie. Elle n’avait pas beaucoup d’énergie à consacrer aux plaisirs de l’intelligence et préférait se rassurer avec des certitudes, avec quelques notions éternelles telles que l’amour de la France, le progrès de la science.
Lorsque je me fus accoutumé à son sabir, lorsque j’eus pris l’habitude de supprimer trois mots parasites sur quatre qu’elle prononçait (il faut reconnaître aussi qu’elle assimilait très vite le français, qu’au bout de quinze jours elle le maniait assez correctement pour se faire comprendre de tous ceux de nos compatriotes qui ne témoignent pas trop d’hostilité aux étrangers, et que, si elle était restée un mois de plus, elle aurait pu le parler couramment, sans pourtant rien perdre de son accent), lorsque je me fus enhardi au point d’oser l’interroger sur ses origines et de demander à voir son passeport, elle éclata de rire, avec un air comique et apeuré, mais sans conviction, comme si elle jouait la frayeur, parla de la police, de quatre « frontières vertes », des douaniers au regard torve, du film d’épouvante projeté dans l’avion, des terroristes qui ne se lavaient jamais les pieds, de sa petite fille qu’elle avait laissée au pays. Et tout ce que j’eus le droit de voir, la seule explication qu’elle me fournit, comme chaque fois que je me montrais trop curieux, ce fut une photographie de la gamine.
Tu t’en es aperçue, je brûle les étapes : Hilda a semé la confusion dans mon esprit et j’ai le plus grand mal à ajuster ces souvenirs encore si colorés. Mais le déroulement de cette histoire ne m’a pas semblé linéaire. Tous les épisodes en furent vécus dans le désordre, comme les scènes d’un film tournées sans souci de la chronologie — la fin avant le commencement, la mort de l’héroïne avant ses fiançailles avec le jeune premier. J’avais souvent l’impression de visionner des séquences déjà jouées, comme si, par sécurité, plusieurs prises d’un même plan avaient été réalisées; j’anticipais aussi sur ce qui allait se produire, ou bien Hilda décidait, chemin faisant, de modifier le scénario. Maintenant, je n’ai pas le courage de procéder au montage. Des lambeaux de lumière s’étirent, épars, sur mon bureau. Je les examinerai tels qu’ils se présentent.
C’était un dimanche matin de septembre. Je m’étais couché tard, après avoir beaucoup trop bu, après avoir défait le monde avec quelques amis. Quel but fixions-nous à nos existences ? La question nous semblait dépassée, ennuyeuse. Le salut, disions-nous, était dans la frivolité. Le salut était dans la damnation. Mais cela même, qui nous avait amusés un instant, nous parut bientôt vain. Nous étions inutiles à notre propre bonheur. Quand j’avais commencé à déclamer « La Chanson du mal-aimé », on m’avait raccompagné en voiture jusqu’au seuil de mon appartement et on avait eu la bonté de m’aider à introduire la clef dans la serrure. Je ne tire aucune fierté de cet épisode et, si je le rapporte, c’est pour indiquer dans quel état allait me surprendre le coup de téléphone d’Hilda.
La sonnerie me réveilla à sept heures. En temps normal, c’est déjà bien tôt pour moi. Ce dimanche-là, j’aurais dû accueillir ma correspondante avec des vociférations, mais le « s’il vous plaît » que j’entendis dans le récepteur m’enchanta tant par sa douceur que je balbutiai un « allô » repentant. J’étais désormais prêt à tout accepter, pourvu que ce fût bref. Hilda, car c’était elle, me dit tant bien que mal qu’elle avait eu mon numéro de téléphone grâce à Béatrice, qu’elle n’avait aucun point de chute à Paris, qu’elle était à l’aéroport « Charlesse dé Gaouyé », et aurais-je la bonté de lui enseigner ce qu’elle devait faire ? Aux questions que je lui posais, elle répondait par les mêmes paroles : Hilda, Béatrice, Charlesse dé Gaouyé, que faire ? Par amitié pour toi et désespérant de pouvoir expliquer à Hilda comment prendre le bus, le RER ou un taxi, je résolus d’aller la chercher à l’aéroport. Elle finit par comprendre qu’elle ne devait pas bouger, que je serais là dans une heure, que je ressemblais à ceci, à cela. Elle répliqua qu’elle saurait reconnaître, parmi cent mille personnes, un ami de Béatrice. (Qu’ont-ils donc, tes amis, pour être aussi facilement repérables? Ont-ils l’air particulièrement nigauds ou pigeons ?) Elle ne mentait pas : j’étais à peine entré dans l’aérogare qu’une femme se jeta dans mes bras en criant « Hilda ! Hilda ! Hilda ! »
Tu avais déjà remarqué ce sourire perpétuel qui, avec sa chevelure toujours en bataille, est la marque de fabrique de notre amie. Sa petite fille, sur les photographies, a la même expression de contentement et de gourmandise, les mêmes mèches rebelles. Dans les pires heures de son séjour en France, Hilda tint à conserver cet optimisme qui lui allait si bien, mais dont elle faisait un si mauvais usage. Lui claquait-on la porte au nez ? Elle riait. La méprisait-on parce qu’elle demandait son chemin dans un français désarticulé ? Elle passait la main dans ses cheveux, d’un geste brusque, et remerciait. Les nourrissons, dit-on, rient aux anges. Hilda, elle, devait sourire aux diablotins qui, partout, l’induisaient en tentation : devant les pâtisseries où elle voulait goûter tous les gâteaux, devant les cinémas où chaque affiche était une menace de plaisir, devant les banques où dormait un or qu’elle convoitait plus que tout — sans y tenir, d’ailleurs, car, dès qu’elle avait gagné quelque argent en faisant la baby-sitter, elle allait le changer contre des dollars qu’elle me confiait et qu’elle oubliait aussitôt.
À l’aéroport, ce sourire exprimait le soulagement d’une attente anxieuse, la reconnaissance, et la satisfaction de constater que, oui, les amis de Béatrice se ressemblent tous : ils sont serviables, jeunes et hospitaliers. Car elle ne douta pas un instant que je l’hébergerais jusqu’à ce qu’elle ait trouvé un appartement et du travail. Elle m’avoua d’emblée qu’elle avait choisi l’exil plutôt que l’esclavage. Cette déclaration était la plus susceptible de m’émouvoir (j’imaginais je ne sais quoi, qu’elle fuyait une dictature, qu’elle avait à ses trousses une demi-douzaine de polices secrètes, qu’elle avait été torturée, qu’elle était la pasionaria d’un mouvement de résistance clandestin, qu’elle serait un jour ministre de la famille ou de la réforme agraire dans son pays), et je lui proposais de venir s’installer chez moi. Elle s’exclama « Bravo ! » et me tendit son unique bagage, un énorme sac de marin qui pesait cent kilos et dans lequel, je le découvris ce soir-là, elle avait entassé des productions artisanales de « là-bas » — poteries de terre cuite, statuettes de plomb, masques de plâtre colorié —, qui étaient d’un style indéfinissable, d’un goût exécrable, et qu’elle offrit, les unes après les autres, aux Français qu’elle jugeait sympathiques — la crémière parce qu’elle avait dans sa vitrine réfrigérée des fromages aux formes et aux teintes variées comme on n’en trouvait pas « là-bas » ; un chauffeur de taxi qui l’avait prise en charge à l’Étoile et qui lui raconta sa vie pendant trois tours du 8e arrondissement avant de la déposer place Charlesse dé Gaouyé où elle lui avait dit qu’elle devait se rendre ; la vieille dame qui jetait des miettes de pain aux pigeons d’un square et qui, la chose est remarquable, parlait exactement le même français qu’Hilda, avec de semblables pataquès et hiatus —, des bibelots, mais point de vêtements, à l’exception d’une blouse blanche qu’elle n’eut pas l’occasion d’utiliser, et d’une chemise de nuit en pilou orangé qu’elle enfilait dès qu’elle rentrait de ses expéditions, pour pouvoir laver son jean, son chemisier et son chandail qui séchaient pendant qu’elle dormait, accrochés au-dessus du radiateur de la chambre, et qu’elle repassait le lendemain matin sur la table de la cuisine, avant de les remettre pour la journée.
Elle transportait également quelques papiers : des photos de sa fille, bien sûr, un plan de Paris des années 50 qui lui valut quelques déconvenues, et, dans un cadre sculpté, un diplôme décerné par l’université de je ne sais où, « la meilleure du pays », qui certifiait qu’Hilda était médecin. Elle avait d’ailleurs, ultime trésor extirpé de son sac de marin, une trousse dont elle me montra le contenu avec orgueil : seringues, aiguilles, ampoules diverses, stéthoscope, tensiomètre, marteau à réflexes, spéculums, abaisse-langue. Je lui dis que mes parents, aussi, étaient médecins. Cette révélation l’enthousiasma tant qu’elle me suggéra de leur téléphoner sur-le-champ pour les prévenir de l’arrivée sur le sol national d’une nouvelle consœur. J’eus à peine le temps de saluer ma mère qu’Hilda s’emparait du combiné, formulait un compliment adressé, au-delà de son interlocutrice, à tout le corps médical français et à quelques grands promoteurs de l’hygiène ou de la prophylaxie, qu’elle nomma, demandait si l’on n’avait pas un exemplaire ancien du Vidal, le grand dictionnaire des spécialités pharmaceutiques, à lui céder, et où devait-elle s’adresser pour obtenir un poste à l’hôpital ? Après un moment de flottement, ma mère, habituée à subjuguer les esprits les plus dérangés, répondit avec lenteur, en articulant bien, comme si elle s’adressait à un enfant ou à un sourd, et promit de poster sans tarder la dernière édition du Vidal, tandis que mon père, féru de législation, déclarait que le diplôme d’Hilda n’était pas reconnu dans notre pays et que, de toute façon, avant de songer à postuler un quelconque emploi, il eût fallu qu’elle se procurât des permis de séjour et de travail. Ces arguments, pourtant limpides, Hilda ne voulut jamais les entendre. Combien de fois, cependant, furent-ils opposés à sa détermination ? Mais ils n’étaient pas de la même couleur que son rêve. Elle ne savait les distinguer dans cette nuit qu’elle avait tant désirée. La France était pour elle terre d’accueil et de liberté. Elle était diplômée. Elle avait droit à plus d’égards.
Pendant deux mois, elle lutta, aveugle, contre cette évidence : nul n’avait besoin d’elle. Que lui avait-on dit, « là-bas », qui l’incite à traverser les océans, à franchir les tropiques et l’équateur ? Béatrice, toi qui lui inculquas ses premiers rudiments de français, l’as-tu, d’une manière ou d’une autre, encouragée à entreprendre ce voyage ? Pourquoi n’avait-elle pas emmené sa fille avec elle ? Pourquoi l’avait-elle laissée à la garde de ses parents ? Je lui posai ces questions, bien sûr. Je lui demandai ce que faisait le père de l’enfant. Je m’attendais à quelque crise de larmes (le père était mort) ou au silence (il l’avait abandonnée, la déshonorant sans l’épouser). Elle tendit la main gauche et montra son alliance. Elle était mariée. Son époux était policier, gendarme ou milicien. Il portait la moustache et un bel uniforme. On le respectait. Mais elle, médecin, était dans son pays moins qu’une mendiante. La meilleure université produisait des praticiens par milliers qui en étaient réduits à s’installer, vêtus d’une blouse blanche, assis derrière une table pliante, sur les trottoirs de la capitale, pour prendre la tension des passants en échange de quelques sous. Comment ne pas désirer s’élever au-dessus de l’humiliation ? Comment ne pas rêver d’un pays où régnait la Sécurité sociale ? Hilda avait cassé sa tirelire, vendu sa médaille de baptême et celle de sa fille, emprunté à ses parents, à ses amis, et elle était partie pour la France, Eldorado de la raison. Quand elle gagnerait décemment sa vie, quand elle aurait trouvé un logement assez spacieux, elle ferait venir enfant et mari. Voilà les raisons de l’exil. Mais celles de l’esclavage?
Dès le soir de son arrivée, elle me confia son viatique : 1000 dollars, en petites coupures, qu’elle avait peur de perdre, qu’elle m’interdit de déposer à la banque, qu’elle me demanda de disséminer dans l’appartement. Jamais elle ne toucha à ce magot, jamais elle ne s’assura qu’il était toujours en ma possession. J’ignore avec quel argent elle régla ses menues dépenses : une carte postale pour sa fille, un café à la terrasse d’un bistrot, une livre de raisins (fruit dont elle raffolait parce qu’il était hors de prix « là-bas » et si bon marché « ici ») ou, luxe suprême, une course en taxi. Elle s’offrit même une ou deux séances de cinéma (pour voir des dessins animés de Walt Disney) et m’invita un soir dans un répugnant restaurant asiatique où tous les plats, même les desserts, étaient accompagnés de « sauce piquante » et de « riz gluant ».
Après s’être reposée deux jours et avoir effacé les effets du décalage horaire, elle se lança dans la recherche d’un emploi. Je l’aidais à rédiger plusieurs lettres qu’elle adressa au président de la République, à tous les ministres du gouvernement, au maire, au préfet, aux lauréats français du prix Nobel encore vivants, à quelques médecins célèbres. Elle passait ses journées dans les salles d’attente des hôpitaux, espérant rencontrer un mandarin qui la prendrait sous sa protection, ou, à défaut, un interne ou une infirmière qui lui prodiguerait conseils et recommandations. Les fins de semaine, elle tournait en rond dans l’appartement, m’empêchait de travailler par ses précautions ostentatoires pour ne pas me déranger. Quand je reposais mon stylo en soupirant, elle exigeait que je la conduise à la Tour Eiffel, au Quartier latin, au centre Pompidou, ou, si le soleil brillait, à la campagne, au bord de la mer, en Suisse.
Cependant, elle ne cessait d’être un motif d’étonnement et de gaieté. Ce n’étaient pas seulement ses étranges manières — la façon qu’elle avait de ne jamais me remercier pour mon hospitalité (je lui avais tout de même abandonné ma chambre, mon lit — je dormais sur le canapé du bureau —, et la salle de bains, où, pendant des heures, elle mettait en pratique les principes des grands hygiénistes, ses héros, et s’émerveillait de voir l’eau tourbillonner « à l’envers » dans la bonde du lavabo) mais, au contraire, de me faire sentir sa présence comme un honneur —, son désir quotidien de prendre ma tension, ses remontrances affectueuses sur mon mode de vie déréglé et malsain… Chaque soir, elle me contait ses aventures, dont le comique lui échappait. Ainsi, rue Montorgueil, elle avait aperçu deux « confrères » en blouse blanche qui se dirigeaient vers les Halles. Elle avait couru pour les rattraper, afin de leur demander dans quel hôpital ils travaillaient et s’ils n’avaient pas besoin d’aide. Arrivée à leur hauteur, elle avait vu le sang tachant leurs tabliers : c’étaient des bouchers allant boire un ballon de rouge sur le coup de onze heures.
Si elle entendait la sirène d’une ambulance, elle se précipitait à la fenêtre, l’ouvrait et, se penchant en avant presque jusqu’à tomber, agitait son mouchoir, comme un drapeau de fête nationale, en criant : « Par ici ! Par ici ! » Rue Saint-Denis, elle avait sympathisé avec un vieil homme très courtois, très élégant, qui avait loué sa beauté « exotique » et lui avait proposé un emploi « artistique ». Elle l’avait suivi au long d’un couloir étroit, était entrée dans un local où deux jeunes femmes tristes se rhabillaient : elle avait alors compris que cet art était celui d’offrir son corps dénudé au regard des hommes, et elle s’était enfuie.
Une autre fois, déplorant que je ne possède pas la télévision, qui lui eût permis, disait-elle, d’apprendre le français beaucoup plus vite, elle conçut le projet d’en acheter une qu’elle revendrait, dans sept mois, quand elle repartirait, en réalisant un joli bénéfice. Elle n’avait pas songé que l’inflation, en France, n’atteignait pas les 370 % de « là-bas » et que l’achat d’un appareil électrique ne constituait pas, sous cette latitude, un placement judicieux.
Sur le moment, je n’accordais aucune importance à la mention de ce départ prochain, qu’Hilda évoquait pour la première fois. Peut-être s’était-elle un peu découragée. Peut-être avait-elle commis un lapsus. N’avait-elle pas toujours clamé son intention de se fixer en France ? Pourtant, quelques jours plus tard, un nouvel indice me prouva qu’Hilda ne me disait pas tout, qu’elle me mentait même sur l’essentiel.
Ce soir-là, elle était rentrée tard. Pensant que je dormais déjà et soucieuse de ne pas m’éveiller, elle était restée dans la cuisine, y avait dîné d’une grappe de raisin, et fait sa lessive. Puis elle était passée dans la chambre pour étendre son linge. C’est à ce moment que j’allai me servir un verre de jus d’orange. Je le bus en laissant errer mon regard sur quelques papiers étalés sur la table et que je croyais miens. Avant même de me rendre compte que j’étais indiscret, j’avais eu le temps de lire le nom d’un laboratoire d’analyses biologiques, celui d’Hilda, les mots « toxoplasmose » et « dosage des bêta HCG ». Très ignare, malgré l’hérédité, pour tout ce qui se rapporte aux sciences, je fus néanmoins alarmé par ce document. Mon père, consulté dès le lendemain, confirma mes soupçons. Cette feuille de résultats, les analyses pratiquées ne pouvaient signifier qu’une seule chose : Hilda était enceinte.
Stupeur, perplexité, inquiétude, joie et mélancolie. Sa grossesse n’était guère avancée : un ou deux mois, pas plus ; sous son chandail ou sa chemise de nuit, on devinait un ventre plat. Je supposais qu’elle avait appris la nouvelle récemment, que cela allait bouleverser ses plans, qu’elle m’annoncerait bientôt son retour au bercail. Émerveillé par le mystère de cette nativité prochaine, respectueux de son intimité, je décidai de ne pas brusquer Hilda et de ne pas aborder moi-même ce sujet avant qu’elle y fît allusion. Mais, contrairement à mon attente, elle ne me dit rien et ne parut pas plus soucieuse qu’avant ma découverte, tandis que je devenais, avec elle, plus attentif, plus prévenant, comme si j’avais dû, pour la première fois de ma vie, protéger quelqu’un.
Désormais, je lui accordais tout : la Tour Eiffel (mais je lui interdis de monter au premier étage par l’escalier et la forçai à emprunter l’ascenseur), le Quartier latin (mais un dimanche matin, quand la foule ne s’y pressait pas) et, Dieu me pardonne, le centre Pompidou. Nous allâmes goûter des crêpes bretonnes en Normandie. Hilda déclara que le cidre était meilleur que le champagne, refusa d’entendre les arguments que j’avançais pour étayer la thèse inverse, but un verre de calva et montra d’évidents signes d’ébriété. Nous observâmes les mouettes et le mouvement des bateaux sur le port de Honfleur. L’océan lui parut « bien petit » et seul l’horizon trouva grâce à ses yeux. Nous eûmes même le dessein de prendre un TGV jusqu’à Lausanne où Hilda eût pu vérifier si les Suisses méritaient leur réputation — ou, tout au moins, l’idée qu’elle s’en faisait et qu’elle ne précisait guère. Ce projet ne se réalisa pas, car elle avait enfin trouvé du travail chez une centenaire du 16e arrondissement. Dame de compagnie, garde-malade et femme de ménage, elle serait nourrie, logée dans une chambre de bonne, sous-payée au noir. Elle me l’apprit un soir de novembre. Je boudai quand elle rangea photographies, diplômes, chemise de nuit dans son sac de marin. Puis je fus triste. Puis je m’habituai.
Elle vint me voir au bout d’une semaine, profitant de son jour de congé, toujours souriante, mais semblant épuisée, les yeux cernés, et pouvant à peine se tenir debout. Elle portait, pour la première fois, une robe assez ample, et, quand je lui demandai la raison de cet accoutrement, elle répondit que la vieille n’aimait pas les femmes en pantalon. Elle me raconta ses journées : Cendrillon et Cosette réunies n’auraient pu en voir la fin. Entre les courses, le ménage, les soins à donner à la vieille, le linge à lessiver, à repriser, à repasser, les parquets à frotter, les vitres à laver, les bronzes à astiquer, les casseroles à récurer, les chiens à promener, les repas à préparer, elle n’avait pas le temps de penser à elle-même. Pourtant, son visa touristique arriverait bientôt à expiration, et il aurait fallu qu’elle se préoccupât d’en obtenir une prolongation. Cela lui paraissait une épreuve insurmontable. Pourquoi ne pas partir pour d’autres cieux? Elle songeait que, peut-être, la Belgique serait plus accueillante, ou l’Espagne, ou le Portugal. Elle ne disait plus « en France » mais « dans ton pays ».
Non contente d’accabler son employée de tâches dégradantes, la vieille était méchante et, malgré ses cent ans, trouvait le moyen de martyriser Hilda, l’accusant d’être sale, paresseuse, négligente, de dérober des pièces d’argenterie ou d’introduire, la nuit, des hommes dans la maison, pour « faire la noce ». Ce dernier point, seul, scandalisait Hilda, qui acceptait tout le reste avec amusement. « Si ce n’était que pour moi, je m’en moquerais, dit-elle. Mais le bébé… » Et elle se mordit la lèvre, s’apercevant qu’elle avait trop parlé. « Le bébé, répliquai-je, quand doit-il naître? » Elle ne fut pas surprise de me voir au courant de ce qu’elle avait cru cacher si bien, mais elle répondit à côté, par une protestation vertueuse : « C’est l’enfant de mon mari ! »
Elle ne pleura pas — et son sourire perpétuel était exaspérant. Etait-ce de la désinvolture ou du stoïcisme ? Elle me supplia, sur un ton mélodramatique, comme si tout cela n’était qu’une bonne plaisanterie, de ne jamais parler de ce bébé à âme qui vive ; elle précisa, j’en suis désolé pour toi — et pour moi, qui trahis ici son secret -, « pas même à Béatrice ». Puis elle se confessa : elle n’était pas venue en France pour travailler, mais pour attendre la naissance du bébé. Son mari, un homme fruste, violent, dont la réputation de fonctionnaire corruptible à merci avait franchi les quatre « frontières vertes », qui n’avait jamais tenu sa fille dans ses bras, qui jouait et perdait aux cartes tout l’argent du ménage, qui choisissait ses maîtresses parmi les prostituées les moins propres et les plus édentées de la capitale, ne devait pas savoir qu’Hilda était enceinte. Quelques jours avant son départ pour Paris, elle avait quitté le domicile conjugal et demandé le divorce. L’époux en avait accepté le principe. Mais serait-il aussi docile s’il apprenait qu’elle serait bientôt mère pour la seconde fois ? Et qu’adviendrait-il si ce nouvel enfant était un mâle, un héritier ? Après l’accouchement, une fois le divorce obtenu, elle retournerait « là-bas », reprendrait ses études, deviendrait spécialiste de gynécologie ou de pneumologie. Son enfant aurait la double nationalité. Il serait en France comme chez lui. On le fêterait partout où il irait.
Elle détourna la tête. Je vis que son sourire, son beau et perpétuel sourire, allait se dénouer, comme une intrigue. C’est en lui que résidait toute la force d’Hilda. Sans lui, elle se briserait.
Je lui suggérai d’abandonner ce travail éreintant, dangereux pour elle et pour le bébé, de revenir s’installer chez moi, où elle serait traitée comme une reine, où elle pourrait, si elle le désirait, passer ses journées devant la télévision que j’irais acheter dès le lendemain, un modèle avec télécommande, écran géant, son stéréo. Je lui souris. Je lui pris la main. Elle se leva. Elle m’avait déjà causé assez d’ennuis comme ça. Non. Merci. Au revoir.
Quinze jours plus tard — c’était hier —, je reçus un appel téléphonique de la centenaire, qui me sommait de lui dire où se cachait Hilda et m’accusait d’être son « complice ». Une semaine auparavant, la jeune femme s’était volatilisée, emportant d’anciens et précieux bijoux de famille, des chandeliers en or datant du XVIIIe siècle et des linceuls aux armes des Bourbons. Le commissariat avait été prévenu, le signalement d’Hilda communiqué à la police de l’air et des frontières. Vivre jusqu’à cet âge pour voir cela ! Qui, désormais, lui préparerait son tapioca ? Ces étrangers, qui ne se lavaient jamais, qui ne parlaient même pas notre langue, il fallait leur couper la tête. Je raccrochais au nez de la vieille, en lui souhaitant de ne plus souffrir trop longtemps.
Béatrice, je ne sais pourquoi, il me semble que tu reverras bientôt Hilda. Dis-lui, s’il te plaît, que je l’aimais, et que j’ai gardé ses 1000 dollars. Je trouverai bien un moyen de les lui faire parvenir avant l’été — l’hiver dans ton hémisphère. J’en découvre partout. Une liasse était cachée dans un emballage de « Miss Dior », une jolie boîte de carton avec impressions pied-de-poule. Une autre était enroulée à l’intérieur d’un pot de céramique, cadeau d’Hilda, hideux spécimen de l’artisanat touristique pré-colombien, pré-chrétien, pré-néanderthalien, que j’ai brisé — c’était pure maladresse — en époussetant mes étagères. Quelques billets sont tombés des pages du Vidal — ce dictionnaire qu’elle consultait si souvent avec un tel air de concupiscence que j’ai toujours douté qu’elle comprenne bien la signification de ce qu’elle y lisait. Il faudra d’ailleurs que je me débarrasse de ce livre : je ne suis jamais malade, il finirait par me porter malheur.

© Thierry Laget 2002

 

 

{Petite déchetterie littéraire}