Le musée Sainte-Croix de Poitiers

 

Dans une version du roman, entre le premier séjour français d'Hilda en 1984 et le deuxième, en 1995, la jeune femme passait quelques jours à Poitiers en 1993. Cet article de journal était publié peu de temps après son départ.

 


Tout doit disparaître


(De La Girouette de Poitiers, 8 juillet 1993.)

 

Parmi tous les rôles que l'on a reconnus aux musées des Beaux-Arts, il en est un qui prend ces derniers temps une importance croissante. Conserver le patrimoine ? proposer à l'admiration des foules les merveilles de l'humanité ? former le goût des jeunes générations ? faire valoir l'oeuvre de tel artiste ou la politique de tel édile ? attirer des touristes ? Rien de tout cela. Les musées sont en train de devenir des lieux de perdition pour oeuvres d'art. Ces cavernes d'Ali Baba sont le nouveau rendez-vous des quarante voleurs.

Un exemple

Le musée Sainte-Croix de Poitiers est l'une de ces collections municipales comme seule peut en offrir la province française : charmantes, curieuses, hétéroclites, inégales, possédant des tableaux poussiéreux et des éclats de lumière, des rayons de soleil à travers les verrières. Plusieurs niveaux reliés par des escaliers piranésiens, des murs blancs, du béton brut de décoffrage : on est là dans un musée de conception moderne, où l'on ne pratique pas des expositions, mais des « accrochages ». Et, cependant, on voit encore les tableaux entassés sur ces parois, les uns au-dessus des autres, comme dans les galeries du siècle dernier ; on ne manque pas de trouver cela très sympathique.
Tout est là, réparti en plusieurs sections. Le domaine archéologique a des allures de catacombes pleines de poteries, d'épigraphes, de pans de murs gallo-romains ; et l'archéologie des temps modernes, avec des jouets en bois, des trains électriques aux fenêtres desquels paraissent des visages de mannequins découpés dans le catalogue des Trois Suisses, des échoppes de tourneurs sur bois entièrement démontées et déplacées, comme les temples d'Abou Simbel, des machines-outils, dont une cocasse gratteuse à chardons qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, servait pour les fabrications destinées aux armées, passe-montagne et chandails, ou cette machine à tricoter circulaire qui, aux yeux du profane, tient à la fois de l'horlogerie suisse, du tam-tam primitif et de l'alambic à ressusciter Frankenstein.

La tombola de Poitiers

Au rayon des peintures, on joue, comme dans tout musée, à regarder d'où proviennent les oeuvres exposées. C'est le plaisir un peu cancanier d'apprendre comment se constituent, au fil des ans, les collections : envoi de l'État, dépôt du musée d'Art moderne, don Edmond de Rothschild, legs de l'auteur, provenance inconnue, etc. Poitiers a innové, en ce domaine, en se procurant un fort mignon tableau de Théophile Deyrole, où une jeune maman revient des champs, au milieu des pommiers en fleurs, en poussant une brouette emplie d'herbes et sur laquelle est juchée sa jolie petite fille : c'est un « gain de la Ville à la Tombola à l'exposition de Poitiers en 1887 ».
Grâce à ces peu orthodoxes sources d'approvisionnement, le musée Sainte-Croix peut aligner d'honorables, de beaux tableaux de Bonnard, de Sisley, de Chassériau, de Fromentin, de Brouillet, un remarquable carton de tapisserie dû à Gustave Moreau, une amusante composition d'Yves Brayer (Le Retour de la Plazza, où une foule de Carmen et d'hidalgos s'éloigne des arènes, à cheval sur un sentier de montagne), une surprenante vue des Sables-d'Olonne, par Albert Marquet, trois Germaine Brooks, dont un inquiétant portrait de Paul Morand, qui ressemble à une pieuvre crachant son encre sur la ville où seule une fenêtre éclairée veille.
On ne peut éviter, bien sûr, les monochromes de Chose et les ready-made de Truc : lorsque Marcel Duchamp, pendant la Première Guerre, exposait une roue de bicyclette et un urinoir, c'était une révolution ; lorsque Truc, en 1990, expose une palissade de chantier ou un escabeau, c'est de l'académisme. Lorsque Yves Klein, en 1960, accrochait aux cimaises des toiles entièrement bleues, c'était de la provocation ; lorsque Chose, en 1990, y accroche des toiles entièrement blanches, c'est de l'imbécillité. Pourquoi faut-il que les conservateurs de musée, encore et toujours, tombent dans ce piège qu'on leur tend régulièrement ?
Tout chef-lieu de département a son peintre, dont le rayonnement est limité aux bornes de la province, mais qui mériterait de les dépasser largement. À Poitiers, c'est Alfred de Curzon (1820-1895), dont les dictionnaires de l'époque nous disent qu'il « n'a pas fait preuve d'une personnalité bien marquée », mais qui, dans le sillage des grands, a peint d'agréables paysages de Grèce ou d'Italie. Il y en a ici de nombreux, cette Acropole d'Athènes au soleil levant, cette Ferme à Lunghezza, ce Jardin du couvent, souvenir de Tivoli, cette Sérénade des Abruzzes, où le soleil du soir tombe exactement là où il doit : sur le rebord d'un pot de terre cuite où s'épanouit un oranger. Ne méprisez pas les petits-maîtres : sans leur ombre, que vaudrait la lumière des grands ?

La tombola du crime

Mais n'allez pas à Poitiers - ou n'y allez plus - pour ce qui faisait, jusqu'à il y a quelques jours, sa fierté : les trois admirables bronzes de Camille Claudel. Il n'en reste plus qu'un ; au début du mois, les deux autres, qui pesaient vingt kilos chacun, ont été emportés, en plein jour, par des cambrioleurs musclés. On désespère de les revoir jamais, car ils sont sans doute déjà, à l'étranger, dans le coffre d'un truand quelconque qui avait commandité ce vol. On voit ainsi comment se défont peu à peu les collections : à la tombola du crime.
Notre civilisation n'a jamais toléré l'art qu'après lui avoir attribué une valeur marchande ; elle remplaçait l'élévation spirituelle par la convoitise, la jouissance esthétique par le désir de possession matérielle. Elle se croyait chrétienne ; elle était fétichiste. Elle est aujourd'hui en train de verser l'art dans l'escarcelle de la pègre ; c'est la meilleure façon de se débarrasser de lui.
L'art et la beauté sont, par essence, éphémères dans leur éternité. Un peuple qui méprise l'art ou qui lui est indifférent le laisse disparaître en ne se souciant pas de lui. Les temples s'effondrent, on les démantèle pierre par pierre pour construire des forteresses, on fond les statues pour faire des canons. Mais un peuple qui, comme le nôtre aujourd'hui, a fait de l'art sa principale valeur morale, est peut-être plus dangereux encore. Il étouffe en embrassant. Il transforme l'oeuvre d'art en marchandise, et lui fait subir les lois du marché, de l'offre, de la demande. Il livre les églises aux pillards. Il utilise les monuments du passé pour des visites, des défilés de mode, des concerts en mondovision, jusqu'à les user et les rendre à la décrépitude. En Italie, chaque année, c'est l'équivalent d'un musée entier qui disparaît entre les griffes des cambrioleurs - 3123 objets volés en 1992 dans les musées publics ou privés, dont seuls 79 ont été récupérés ; parmi ces trésors envolés, on compte un Velasquez, un Greco, un Guardi, un Corrège, sans parler du précieux reliquaire de saint Antoine de Padoue, ou des bombes qui, à Florence, commencent à faire sauter en l'air les plus riches galeries de peinture. En France, on se fournit depuis toujours, au Louvre, à Marmottan, à Beaubourg ou ailleurs, en Joconde, en Watteau, en Picasso, en chefs-d'oeuvre de l'impressionnisme, si bien que, comme dans les supermarchés, le montant de la démarque inconnue sera bientôt compté dans le prix du billet d'entrée.
Heureusement, l'art moderne a trouvé la parade. Au musée de Poitiers, c'est Camille Claudel qu'on a dérobée, pas les monochromes de Chose ni les ready-made de Truc. Jamais, dans aucun musée du monde, on n'a vu voler les ready-made de Truc ou les monochromes de Chose. Pourquoi ? Parce que le monde se moque bien de ces enfantillages, des facéties sans grâce d'artistes sans imagination, sans talent, sans honneur. Tant que le monde se désintéressera d'eux, leurs oeuvres seront à l'abri dans les musées, où personne ne les regarde, où personne ne les considère, si ce n'est, comme nous, d'un haussement d'épaules apitoyé. Quand les musées seront vidés de leurs chefs-d'oeuvre et remplis de ces âneries-là, les amoureux de l'art pourront enfin dormir tranquilles.

© Thierry Laget 2002

 

 

{Petite déchetterie littéraire}